Page 1 sur 1

Fin des illusions.

Posté : dim. 25 mars 2007 10:00:18
par Jean Deffe
Bonjour,

Après l'armistice de juin 1940, qui sanctionnait la défaite de la France, mon unité fut partiellement dissoute et, avec bien d'autres, je fus muté à la base de Toulouse-Francazal.
Nous nous demandions tous à quelle sauce nous allions être dévorés. Les engagés pensaient que leur contrat allait être résilié. Les appelés et réservistes exigeaient leur libération immédiate.
En attendant nous étions occupés à des tâches très diverses. On m'avait chargé de réceptionner et de stocker, dans un des grands hangars de la base, le matériel d'habillement arrivant, chaque jour, des unités dissoutes. Il m'avait été demandé d'en tenir un inventaire. Tâche impossible.
Chaque matin une file de camions était en attente devant le hangar. Dès que j'ouvrais les portes les camions s'engouffraient dans celui-ci. Les conducteurs baissaient la ridelle arrière de leurs véhicules et, avec l'aide de leurs copains, poussaient le contenu à l'extérieur. Pas question de contrôler quoi que ce soit. Les conducteurs disaient attendre " La Quille " et n'en avoir rien à foutre.
Après plusieurs semaines le sol du hangar étant recouvert sur sa totalité les conducteurs se mirent à rouler sur les vêtements, afin de pouvoir déverser leur cargaison plus loin et plus haut. Ainsi, de jours en jours, se formait une sorte de colline de frusques s'étendant sur près de 1000 m².
Chaque matin un certain nombre de « quillards » était désigné pour " donner la main " lors du déchargement des camions. Comme ils pensaient être bientôt démobilisés ils profitaient de leur venue au hangar pour chaparder des treillis. Puis ils se rassemblaient, pour faire des essayages de leurs acquisitions, derrière la colline, dans une sorte de vallon.
Un matin, en me rendant " au travail " je fus interpellé par un fringant lieutenant qui me demanda où se trouvait ce qu'il appela pompeusement le " magasin d'habillement ". Cet homme paraissait vivre dans un autre temps. Il avait revêtu une tenue que portaient certains officiers-pilotes avant les événements des derniers mois : Un ensemble en gabardine bleu marine comportant une veste classique et une culotte de cheval. Le tout complété d'une paire de bottes rutilantes de couleur noire. Il me parlait d'un ton péremptoire en frappant ses bottes à l'aide de son stick.
Voulant lui indiquer ou se trouvait le " magasin d'habillement " je lui dis : " Mon lieutenant les vêtements se trouvent dans le troisième béconard ". Il devint furieux et me reprocha vivement de lui manquer de respect parce que l'emploi du terme " béconard " n'était pas de mise dans une conversation avec un officier.
Il est vrai que le mot hangar aurait été plus approprié mais au sein du personnel d'entretien des avions il y avait des habitudes dont il était difficile de se débarrasser. Depuis des lustres la maison Bessoneau fabriquait des hangars en toile pour l'armée. Partant du mot " bessoneau " pour désigner ces hangars, on avait glissé doucement, avec le temps, au terme argotique "béconard" que nous utilisions pour désigner un hangar, qu'il soit en toile ou en dur.
Après cet incident je conduisis l'officier au hangar dont j'avais, en principe, la responsabilité. Je pensais que le ciel allait me tomber sur la tête.
Lorsque le lieutenant se trouva en face de l'inimaginable et monstrueux tas de vêtements il resta figé, cessant de battre ses bottes avec son stick. Tout cela dépassait son entendement….
Je m'attendais à le voir exploser mais rien ne vint.
En regardant les réservistes hilares balancer à coups de pieds, hors des camions, les paquets de tenues de l'armée de l'air, sans se soucier de sa présence, il avait sans doute compris que les temps n'étaient plus aux certitudes inébranlables……Peut-être même venait-il seulement de réaliser que nous venions de perdre une guerre. »

Bien amicalement.

Petit détail amusant : Lors de la dissolution de mon unité je dû rendre ma caisse à outils. Le magasinier me dit alors :" Il te manque une clé de 10. Même si tu retournes à la vie civile tu recevras un jour une facture de l'armée". La dessus il y a eu l'occupation et, de plus, j'ai été affecté en Afrique du Nord jusqu'en 1945. Soixante sept ans se sont écoulés. Je n'ai toujours rien reçu......

Image
A Francazal, après l'armistice. De G à D : Un sergent-chef mécanicien. Un sergent-chef pilote. Sergent-chef De Thannberg, pilote, Adjudant-chef Delporte, notre chef mécanicien.

Posté : dim. 25 mars 2007 13:11:17
par Denis
La suite, la suite, la suite.....
En Afrique du Nord

Cordialement
D.

Posté : dim. 25 mars 2007 13:52:21
par Sicambre
Oui la suite Jean ! J'adore lire vos aventures le soir avant de me coucher ! (veridique) :wink:

Posté : dim. 25 mars 2007 14:11:49
par Ringo
Faudrait les publier ces belles histoires ...

Posté : dim. 25 mars 2007 14:27:17
par Jean Deffe
A Sicambre,
Ca n'est pas très réjouissant ce que vous me dites Sicambre. Mes histoires auraient donc un effet soporifique ?

A Ringo,
Mes enfants m'ont déja dit cela mais, en fait, je n'en ai pas une réserve inépuisable. En tout cas pas de quoi faire un livre digne de ce nom.


Bien amicalement.

Posté : dim. 25 mars 2007 14:51:48
par Sicambre
[quote="Jean Deffe"]A Sicambre,
Ca n'est pas très réjouissant ce que vous me dites Sicambre. Mes histoires auraient donc un effet soporifique ?quote]

Mais bien sur que non ! Bien au contraire ! Un petit moment de detente et de reve avant mon petit lit tout dur... ça fait du bien ! :idea:

Posté : dim. 25 mars 2007 16:06:39
par Ringo
Jean Deffe a écrit :A Ringo,
Mes enfants m'ont déja dit cela mais, en fait, je n'en ai pas une réserve inépuisable. En tout cas pas de quoi faire un livre digne de ce nom.


Ce n'est pas l'épaisseur d'un livre qui fait son attrait, c'est contenu, et si le style est aussi interessant, ça pourrait être bien :roll: